Pour la responsabilité civile signer maintenant

Depuis la révolution du 14 janvier la Tunisie est à la croisée des chemins. Maintenant elle est sur le point de choisir la voie qui déterminera son futur. Aussi sommes - nous amenés à alerter l’opinion citoyenne sur les menaces qui risquent de ruiner cet avenir. C’est dans la vie de tous les jours que nous avons été confrontés à des atteintes à la liberté dans tous les domaines. Des fanatiques et des obscurantistes usurpant l’islam ont visé la liberté de culte en manifestant contre la synagogue de Tunis. Ils ont bafoué la liberté d’être en prenant pour cible les signes de la sécularisation des mœurs (tenue vestimentaire en ville et sur les plages, mixité dans les lieux publics, interdiction de visite pour des mosquées intégrées au circuit touristique, espaces de loisir qui va jusqu’aux maisons familiales où la consommation des boissons alcoolisées est pratiquée). Ces militants de l’extrême s’en sont pris à la liberté de création en saccageant une salle de cinéma projetant le film d’une cinéaste qui a le droit d’être iconoclaste. Ils malmènent la liberté d’opinion en menaçant de mort ceux qui portent un regard désenchanté sur la tradition religieuse. Plus grave encore, ces mêmes séditieux nient la nation tunisienne en rejetant le drapeau qui la symbolise pour lui préférer l’étendard qui détourne la profession de foi à des fins idéologiques totalitaires. Bref nous recensons en cette liste de méfaits tous les indices tendant au rétablissement de la hisba, cette police des mœurs dont le retour constituerait une régression funeste pour une Tunisie qui, au delà de sa modernisation, l’a ignoré depuis des siècles. Nous refusons cette violence qui entame l’intégrité du corps, le libre choix de l’individu et la liberté de conscience. Si nous laissons faire viendra le moment où sera contesté l’acquis historique des femmes et l’égalité citoyenne qui ne souffre aucune discrimination de genre, d’ethnie ou de croyance.
Face à cette situation dégradée et aux incertitudes qu’elle suscite, il est impératif de ne pas perdre de vue les principes de la vie démocratique. Nul doute est-ce à la Haute Instance de jouer le rôle d’éveilleur. Or les derniers documents qui en ont émané laissent entrevoir des ambiguïtés qui entravent l’allée vers la démocratie. Nous savons que l’un des ressorts de la politique est la négociation qui concilie des points de vue divergents. Mais le compromis est irrecevable s’il aboutit à l’abdication des principes.
De telles ambiguïtés qui encouragent les dérives apparaissent dans le Pacte Républicain. Pourquoi ses rédacteurs ont-ils associé aux deux fléaux que sont le despotisme et la corruption, l’alignement sur l’Occident ? Par cette expression nous rendons explicite la notion de taba‘iyya. Telle explicitation montre à quel point cette notion engage un anti-occidentalisme stérile. Car tous les non-Occidentaux savent que leur désir démocratique est inspiré par les Lumières européennes qui n’appartiennent plus à l’Occident mais à l’humanité entière. Ceux qui ne le reconnaissent pas s’égarent dans le labyrinthe des alibis identitaires. Aussi n’est-il pas étonnant que dans la foulée de cet anti-occidentalisme soit évoquée l’identité du peuple surajoutée à celle de l’État. Cette identité est présentée d’une manière exclusive, unidimensionnelle, enfermée dans une structure close se suffisant à elle-même. Elle abolit la diversité et amoindrit le rapport à l’autre. Le contour d’une telle identité ne peut qu’encourager la manipulation. Cette mention n’a pas sa raison d’être car l’identité du peuple n’a pas à être l’objet d’un texte prescriptif. C’est pourquoi nous n’en décelons la présence ni dans le Pacte de 1857, ni dans la Constitution de 1959. Sa mention dans le présent document est le signe d’un compromis idéologique qui dévoie le caractère principiel du texte.
Et le même fil idéologique est tiré lorsque les rédacteurs du Pacte recommandent le refus de « la normalisation avec l’entité sioniste » (tatbî‘i). Cette évocation confirme le culte de la pureté identitaire qui mobilise en sa faveur un langage et un lexique inopérants, intempestifs et obsolètes. Cela remet dans notre mémoire le temps où l’idéologie nationaliste arabe a dominé la vision politique au prix des pires défaites. Voilà un des errements qu’apporte la substitution du conjoncturel au principiel. Pour avoir la portée d’un Pacte, ce texte devrait se concentrer sur les seuls principes politiques et sociaux essentiels pour notre temps et pour les générations futures. Il n’a pas à s’attacher à l’accidentel s’il ambitionne la pérennité.
Ces éléments du Pacte procèdent de la maladie de l’identité et de ses chimères qui figent l’action et voilent le jugement. Elles occultent au nom de l’origine arabo-islamique la diversité de la mémoire nationale qui compte en son sein les apports de la berbérité, de Carthage, de la latinité, de la judéité, de la négritude. Sachez que sur notre territoire veillent ensemble les ombres tutélaires d’Augustin et d’Ibn Khaldûn.
Dans un autre communiqué la Haute Instance renforce aussi les tabous autour de l’adhésion religieuse, elle leur donne un statut sacré, intouchable (muqadassât). De ce fait, elle limite la capacité d’intervention de la nécessaire pensée critique, gage et condition du processus de modernisation et de démocratisation.
Nous savons que durant cette période transitoire nous vivons un moment de fragilité politique et institutionnelle. Néanmoins nous appelons les autorités de l’État à agir pour que notre lendemain ne soit pas compromis. Et nous appelons tous les démocrates à la vigilance citoyenne afin de raffermir la paix sociale.
Tunis, le 3 juillet 2011


Ce texte reste ouvert à la signature.

Premiers signataires :
Abdelwahab Meddeb
Ali Mezghani
Fadhel Jaziri
Hammadi Redissi
Faouzia Charfi
Khadija Cherif
Sophie Bessis
Tahar Bekri
Kalthoum Meziou
Feryel Lakhdar
Farés Ladjimi
Selma Hajri
Fatma Cherif
Kmar Ben Dana
Souhayr Belhassen
Hela Abdeljawad
Simone Othmani
Cherif Ferjani
Taoufik Jebali
Abdelhamid Largueche
Dorra Mahfoudh
Hedia Jrad
Alya Chammeri
Gérard Maarek
Alia Gana
Moncef Guellati
Morched Chabbi
Bechir Larabi
Anissa Barak
Sadok Ben Mhenni
Marcel Maarek
Gérard Maarek
Alia Gana
Moncef Guellati
Abdellatif Baltagi

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Forum de Tunis pour la Démocratie et la CulturePar :
Politique et GouvernementIn:
Destinataire pétition:
citoyen, gouvernement, partis assocaitions

Partisans officiels de la pétition:
associations, indépendants, partis

Tags

liberté, pacte républicain, responsabilité civile

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