Refonder l'Université française sign now

REFONDER LUNIVERSITÉ FRANÇAISE


Préambule

Il est désormais évident que lUniversité française nest plus seulement en crise. Elle est, pour nombre de ses composantes, à peu près à lagonie. Quon comprenne bien ce que cela signifie. LUniversité nest pas tout lenseignement supérieur français. Les classes préparatoires, celles de BTS, les IUT (lesquels font formellement partie des universités), et lensemble des petites, moyennes ou grandes écoles, publiques ou privées recrutent largement. Mais cest au détriment des formations universitaires, que les étudiants désertent de plus en plus, et cela tout particulièrement pour les études scientifiques. Le secteur non universitaire de lenseignement supérieur offre des formations techniques et professionnelles, parfois de qualité, mais parfois aussi très médiocres. Même si la situation évolue depuis quelques années pour sa fraction supérieure (les « grandes écoles »), ce secteur na pas vocation à développer la recherche et à donner des outils de culture et de pensée, et guère les moyens humains et scientifiques de le faire. Cest dans les universités que lon trouve la grande majorité des savants, des chercheurs et des professionnels de la pensée. Pourtant, alors quon évoque lémergence dune « société de la connaissance », nos universités ont de moins en moins détudiants et ceux-ci sont rarement les meilleurs. Une telle situation est absurde. Dans aucun pays au monde lUniversité nest ainsi le maillon faible de lenseignement supérieur.
Le processus engagé depuis déjà plusieurs décennies ne conduit pas à la réforme de lUniversité française, mais à son contournement. Il ne sagit pas en disant cela de dénoncer un quelconque complot, mais de prendre acte de la dynamique dun système à laquelle chacun contribue par ses « petites décisions » ou par sa politique : les étudiants, leurs familles, les lycées, publics et privés, les entrepreneurs déducation, les collectivités locales et, in fine, lÉtat lui-même. Le déclin de lUniversité, matériel, financier et moral, est désormais bien trop avancé pour quon puisse se borner à repousser les réformes proposées. Si des solutions susceptibles de réunir un très large consensus parmi les universitaires et les chercheurs mais aussi au sein de lensemble de la société française ne sont pas très rapidement formulées, la catastrophe culturelle et scientifique sera consommée. Or de qui de telles propositions pourraient-elles procéder sinon des universitaires eux-mêmes ? Cest dans cet esprit que les signataires du présent manifeste, très divers dans leurs choix politiques ou idéologiques, y compris dans leur appréciation de la loi LRU, ont tenté didentifier les points sur lesquels un très large accord pouvait réunir tous les universitaires responsables et conscients des enjeux. Lenjeu nest rien moins que de refonder lUniversité française en la replaçant au centre de lenseignement supérieur.

Propositions

-1. Quant à la place de lUniversité. Une des principales raisons du marasme de lUniversité française est quelle se trouve en situation de concurrence déloyale avec tout le reste du système denseignement supérieur (classes préparatoires et de BTS, IUT, écoles de tous types et de tous niveaux), toutes institutions en général mieux dotées per capita et davantage maîtresses du recrutement de leur public. On touche là à un des non-dits récurrents de toutes les réformes qui se sont succédé en France. Cette situation est dautant plus délétère que la gestion de lenseignement supérieur dans son ensemble dépend dautorités ministérielles et administratives distinctes (lenseignement secondaire pour les classes préparatoires et les STS, les ministères sectoriels pour les écoles professionnelles diverses), voire échappe à tout contrôle politique. Imagine-t-on un ministère de la Santé qui nait que la tutelle des hôpitaux publics ! La condition première dune refondation de lUniversité est donc que le ministère de lEnseignement supérieur exerce une responsabilité effective sur lensemble de lenseignement supérieur, public ou privé, généraliste ou professionnel. Cest à cette condition impérative quil deviendra possible détablir une véritable politique de lenseignement supérieur en France et de définir la place qui revient à lUniversité dans lensemble de lenseignement supérieur.

Plus spécifiquement, un tel ministère aura pour mission première de créer un grand service public propédeutique de premier cycle réunissant (ce qui ne veut pas dire normalisant dans un cycle uniforme) IUT, BTS, classes préparatoires et cursus universitaires de licence. Il lui faudra également procéder à une sorte dhybridation entre la logique pédagogique des classes supérieures de lenseignement secondaire et des écoles professionnelles dune part, et celle des universités dautre part ; c'est-à-dire introduire davantage lesprit de recherche dans les premières et, symétriquement, renforcer lencadrement pédagogique dans les secondes.

- 2. Quant aux missions de lUniversité. La mission première de lUniversité est de produire et de transmettre des savoirs à la fois légitimes et innovants. Assurément, dautres missions lui incombent également. Elle ne peut notamment se désintéresser de lavenir professionnel des étudiants quelle forme. Elle est par ailleurs responsable de la qualité de la formation initiale et continue quelle délivre et de la transmission des moyens intellectuels, scientifiques et culturels à-même dassurer une citoyenneté démocratique éclairée.
Deux principes doivent commander larticulation entre ces différentes missions : dune part, le souci primordial de la qualité et de la fiabilité des connaissances produites et transmises ; dautre part, la distinction nécessaire entre missions des universités et missions des universitaires, soit entre ce qui incombe à létablissement considéré globalement et ce qui incombe individuellement aux enseignants-chercheurs et chercheurs.
Parce quune université doit être administrée, pédagogiquement et scientifiquement, et se préoccuper de la destinée professionnelle de ses étudiants, il est nécessaire quelle dispose en quantité et en qualité suffisante de personnels administratifs et techniques spécialisés dans ces tâches. Il incombe en revanche à des universitaires volontaires den assurer le pilotage. Dimportantes décharges de service denseignement doivent alors leur être octroyées.
Quant au service denseignement lui-même, sauf heures complémentaires librement choisies, il ne saurait excéder les normes précédemment en vigueur. De même, le régime dannées ou semestres sabbatiques de recherche, qui est la norme dans toutes les universités du monde, doit être à la hauteur de la vocation intellectuelle de lUniversité, et non plus géré de façon malthusienne.

3. Quant aux cursus. Il convient de distinguer clairement laccès à lenseignement supérieur pour les bacheliers et laccès aux masters.
En ce qui concerne lentrée en licence, il convient de rappeler que le principe du libre accès de tout bachelier à lenseignement supérieur est, en France, un des symboles mêmes de la démocratie, le pilier dun droit à la formation pour tous. Il nest ni possible ni souhaitable de revenir sur ce principe. Mais il nen résulte pas, dans lintérêt même des étudiants, que nimporte quel baccalauréat puisse donner accès de plein droit à nimporte quelle filière universitaire. Pour pouvoir accueillir à lUniversité les divers publics issus des baccalauréats, il faut y créer aussi des parcours différenciés. Seule une modulation des formations pourra permettre de concilier les deux versants de lidéal universitaire démocratique : lexcellence scientifique, raison dêtre de lUniversité, et le droit à la formation pour tous, qui la fonde en tant que service public. Il convient donc à la fois de permettre une remise à niveau de ceux qui ne peuvent accéder immédiatement aux exigences universitaires par exemple en créant des cursus de licence en 4 ans , et de renforcer la formation pour dautres publics, par exemple en créant des licences bi-disciplinaires qui incarnent une des traductions concrètes possibles de lidéal dinterdisciplinarité, si souvent proclamé et si rarement respecté. Il convient du même coup que lUniversité puisse sélectionner ses futurs étudiants selon des modalités diverses, permettant didentifier les perspectives dorientation des étudiants et dy associer un cursus adapté.
Une telle modification des règles du jeu universitaire ne peut toutefois être introduite sans quelle saccompagne dune amélioration substantielle de la condition étudiante en termes de financement et de conditions de travail. Le refus actuel de regarder en face la variété des publics étudiants conduit en effet à leur paupérisation et à la dégradation de leur situation matérielle et intellectuelle au sein des Universités. Lidée dun capital minimum de départ attribué à chaque étudiant mérite à cet égard dêtre envisagée.
En ce qui concerne les études de master, il est, de toute évidence, indispensable dinstaurer une sélection à lentrée en première année et non en deuxième année, comme cest le cas actuellement en application de la réforme des cursus de 2002 qui a créé le grade de master (système « LMD »). La rupture ainsi introduite au sein du cycle détudes de master a demblée fragilisé ces nouveaux diplômes, en comparaison des anciens DEA et DESS quils remplaçaient. Il faut également supprimer la distinction entre masters professionnels et masters recherche qui conduit paradoxalement à drainer vers les cursus professionnels les meilleurs étudiants, ceux qui seraient précisément en mesure de mener des études doctorales.

4. Quant à la gouvernance. Tout le monde saccorde sur la nécessaire autonomie des universités. Mais ce principe peut être interprété de manières diamétralement opposées. Sur ce point la discussion doit être largement ouverte, mais obéir à un double souci. Dune part, il convient de ne pas confondre autonomie de gestion (principalement locale) et autonomie scientifique (indissociable de garanties statutaires nationales). Dautre part, pour assurer la vitalité démocratique et scientifique des collectifs denseignants-chercheurs, qui forment en propre lUniversité, il est indispensable de concevoir des montages institutionnels qui assurent au corps universitaire de réels contre-pouvoirs face aux présidents dUniversité et aux conseils dadministration, ce qui suppose des aménagements significatif de la loi LRU. Il faut, en somme, redonner au principe de la collégialité universitaire la place déterminante qui lui revient et qui caractérise linstitution universitaire dans toutes les sociétés démocratiques. Le renouveau de ce principe de collégialité doit aller de pair avec une réforme du recrutement des universitaires qui permette déchapper au clientélisme et au localisme.

Par ailleurs il est clair que lautonomie ne peut avoir de sens que pour des universités qui voient leurs ressources augmenter et qui nhéritent pas seulement de dettes. En ce qui concerne la recherche, cela signifie que les ressources de financement proposées sur appels doffre par les agences ne soient pas prélevées sur les masses budgétaires antérieurement dédiées aux subventions de financement des laboratoires, mais viennent sy ajouter. De manière plus générale, en matière de recherche, il convient de mettre un terme à la concurrence généralisée entre équipes, induite par la généralisation du financement contractuel, lequel engendre souvent un véritable gaspillage des ressources, en garantissant aux laboratoires un certain volume de soutien financier inconditionnel accordé a priori et évalué a posteriori, notablement plus important quil ne lest aujourdhui.

Conclusion.

Bien dautres points mériteraient assurément dêtre précisés. Mais les principes énoncés ci-dessus suffisent à dessiner les contours dune Université digne de ce nom. Nous appelons donc tous ceux de nos collègues et nous espérons quils représentent la très grande majorité de la communauté universitaire et scientifique à nous rejoindre en signant ce Manifeste à ladresse internet suivante. Celui-ci pourrait servir de point de départ à une véritable négociation, et non à des simulacres de concertation, et être à la base dune auto-organisation dÉtats généraux de lUniversité.

Premiers signataires :
Olivier Beaud, professeur de droit public à Paris II
Laurent Bouvet, professeur de science politique à luniversité de Nice Sophia-Antipolis
François Bouvier, président de lassociation des délégués régionaux à la recherche et à la technologie
Alain Caillé, professeur de sociologie à Paris Ouest- La Défense
Jean-François Chanet, professer dHistoire, Lille III
Philippe Chanial, maître de conférences en sociologie à Paris IX-Dauphine
Franck Cochoy, professeur de sociologie à Toulouse II
Jean-Pierre Demailly, Mathématicien, Professeur à l'Université de Grenoble I, Académie des Sciences
Vincent Descombes, philosophe, directeur détudes à lEHESS
François Dubet, professeur de sociologie à Bordeaux II et directeur détudes à lEHESS
Olivier Favereau, économiste, professeur à Paris Ouest- La Défense
Marcel Gauchet, philosophe, directeur détudes à lEHESS
Bruno Karsenti, philosophe, directeur détudes à lEHESS
Philippe de Lara, maître de conférences en science politique à Paris II
Franck Lessay, Professeur à Paris III (Institut du Monde Anglophone)
Yves Lichtenberger, professeur de sociologie à Paris Est- Marne la Vallée
Bernadette Madeuf, économiste, présidente de Paris Ouest- La Défense
Dominique Méda, sociologue, directrice de recherches au Centre de Recherches pour lEmploi
Pierre Musso, Professeur de sciences de l'information et de la communication à l'Université Rennes I
Catherine Paradeise, professeur de sociologie à Paris Est- Marne la Vallée
Philippe Raynaud, philosophe, professeur de sciences politiques à Paris IV
Pierre Schapira, professeur de mathématiques à Paris VI, Université Pierre et Marie Curie
François Vatin, professeur de sociologie à Paris Ouest-La Défense
Michele Weindenfeld, maître de conférences de mathématiques à Amiens,

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Leila FryeBy:
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Universitaires et chercheurs

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