Quatre principes pour réformer la recherche sign now

QUATRE PRINCIPES POUR REFORMER LA RECHERCHE

Texte paru (sous une forme légèrement abrégée) dans Le Monde daté du 29 janvier 2008, sous le titre Réformons la recherche.

Il est désormais admis que notre système de recherche doit être une priorité nationale car, par ses effets sur la formation et sur l'innovation, il irrigue en définitive l'ensemble de la société. S'il est également acquis que des réformes profondes sont nécessaires pour assurer son excellence, il est essentiel de saccorder sur des principes minimaux qui devront guider toute évolution des statuts. Dans la diversité de nos appartenances disciplinaires et de nos convictions politiques, et en totale indépendance vis-à-vis du pouvoir ou des partis, nous pensons que quatre principes fondamentaux devront inspirer toute réforme. Ces principes nous semblent intrinsèquement légitimes, mais aussi pratiquement motivés, car ils ont fait la preuve de leur efficacité chez nos concurrents les plus dynamiques - y compris là où lÉtat est le principal moteur de la recherche scientifique. Ils sont cependant fréquemment ignorés par les structures qui régissent la recherche française, alors même quils sont compatibles avec un engagement massif de lÉtat, et sont la condition de son efficacité - et donc de sa pérennité.

1. Lélitisme scientifique : Les décisions de nature proprement scientifiques doivent être prises par des chercheurs reconnus pour leur compétence, et non par le pouvoir politique ou syndical. En effet, le principal critère dévaluation dune recherche est sa capacité à faire avancer les frontières du savoir, ce dont ne peuvent être juges que les chercheurs qui sont eux-mêmes aux avant-postes de la découverte scientifique. La meilleure recherche internationale est organisée selon ce principe explicitement élitiste, tant au niveau des publications que des financements ou des promotions . Les décisions scientifiques (quil sagisse de lembauche et de la promotion des chercheurs, ou du financement de leurs projets) ne doivent en aucun cas être prises par des représentants directement nommés par le pouvoir politique ou élus sur des listes syndicales. Ceux-ci peuvent avoir un rôle à jouer dans les orientations générales de la politique scientifique, dans le contrôle des procédures, ou dans la défense des personnels, mais non dans les décisions scientifiques elles-mêmes. La règle démocratique est cardinale dans le choix politique; mais dans le choix scientifique, lélitisme doit être pleinement assumé, car il est la condition pour que la recherche puisse remplir sa mission davancement du savoir.

2. La compétitivité : La recherche française doit être compétitive sur le double plan de la production des idées et de la rémunération des talents. En effet, le savoir est universel, et lon mesure son progrès en le comparant à ce qui se fait de mieux partout dans le monde. Aussi la valeur dune recherche est-elle dhabitude mesurée par sa capacité à être publiée dans les revues internationales les plus sélectives, qui organisent en quelque sorte un concours permanent aux meilleures idées. Mais ce marché aux idées, dans lequel les découvertes ont un prix de prestige et non dargent, est adossé à un marché aux talents qui, lui, est déterminé par des considérations bien matérielles. La délocalisation des talents est un risque majeur pour la recherche nationale. Pour être compétitive, celle-ci doit avoir toute la flexibilité requise pour donner aux meilleurs chercheurs les meilleures conditions, tant dans le financement de leur recherche que dans leurs conditions salariales. Renoncer à être compétitif sur le plan des rémunérations, cest aussi renoncer à lêtre, à terme, sur le plan des idées.

3. Lévaluation : Les individus comme les équipes doivent avoir lassurance que leur situation sera déterminée par une évaluation régulière, transparente, impartiale et indépendante. En effet, la contribution dun chercheur comme dun groupe de recherche doit être mesurée aux découvertes quil produit, évaluées à laune des critères internationaux propres à sa discipline; sa rémunération pécuniaire et symbolique doit en dépendre également. Cest la condition pour que linnovation soit toujours encouragée et que les chercheurs restent productifs. Limpératif dévaluation ne conduit cependant nullement à la précarité de lemploi : un individu qui fait moins de recherche peut contribuer autrement à lavancement du savoir, par exemple en effectuant une part variable denseignement ou de travail administratif, sur laquelle il doit également être évalué. Mais dans tous les cas les chercheurs doivent avoir la garantie que les fruits de leur travail seront justement récompensés.

4. Lindépendance : La médiation entre le pouvoir politique et les décisions scientifiques doit être garantie par des instances scientifiquement légitimes et politiquement indépendantes. En effet, la validité de toute décision scientifique ne peut être établie que par une instance scientifique. Lâme de tout organisme de recherche doit donc être un comité scientifique ayant une légitimité internationale inattaquable et une indépendance totale vis-à-vis des pressions économiques ou politiques de court terme. Lindépendance ne doit cependant nullement être synonyme dirresponsabilité : lévaluation des retombées de la recherche et la surveillance de sa déontologie doivent être confiées à des instances spécifiques qui peuvent faire une large place à la société civile, mais doivent être indépendantes du pouvoir politique.

Ces quatre principes vont généralement de soi chez nos compétiteurs, mais sont loin d'être systématiquement appliqués dans les structures qui régissent notre recherche. En voici quelques exemples, non limitatifs :

-Les membres des commissions qui qualifient, choisissent ou promeuvent les chercheurs du CNRS et les enseignants-chercheurs des universités sont pour un tiers nommés par le pouvoir politique, et pour deux tiers élus par le plus grand nombre, parfois sur listes syndicales. Cette procédure n'est pas conforme à lélitisme scientifique que nous prônons; de telles décisions devraient principalement relever dexperts choisis pour leur compétence par une instance scientifique indépendante. Le système actuel est compatible avec l'élitisme scientifique lorsque, par vertu ou par habitude disciplinaire, les commissions sont mues par la recherche de la qualité; mais il ne contribue aucunement à le garantir.

-Les chercheurs et les enseignants-chercheurs sont payés sur des grilles salariales qui ne tiennent aucun compte de la compétition internationale ni de la différence des talents. Un très bon chercheur qui travaille à létranger doit souvent diviser son salaire par 2, par 3 ou par 4 sil veut accepter un emploi en France. De telles disparités nuisent à la compétitivité de notre recherche et contribuent à la fuite des cerveaux.

-La promotion des jeunes chercheurs et enseignants-chercheurs (à lintérieur du grade de chargé de recherche ou de maître de conférences) se fait presque uniquement à lancienneté, alors même quil sagit de la période de leur vie scientifique où ils ont le plus besoin dun puissant aiguillon pour lancer un programme de recherche fructueux. Cette absence dévaluation nest ni juste, ni efficace.

-La direction du CNRS est nommée et peut être limogée à tout moment sur simple décision du ministre compétent; le principe dindépendance implique au contraire que de telles décisions relèvent dun conseil de surveillance, et non du pouvoir politique. Quant à la nouvelle Agence Nationale de la Recherche (ANR), qui doit accroître la compétitivité des financements de projets, elle a un conseil d'administration nommé par le gouvernement, mais nul conseil scientifique. De plus, ses financements sont pour une large part (74\% en 2006) affectés à des thèmes qui sont choisis de façon assez directe par le ministère. Sur ces deux plans, le principe d'indépendance est malmené.

De mauvaises institutions sont parfois compatibles avec de bonnes pratiques: les fleurons de la recherche française ont pu créer des cercles vertueux qui promeuvent lélitisme scientifique en dépit de procédures qui ne lencouragent guère. Mais de bonnes institutions doivent avant tout contribuer à éliminer les mauvaises pratiques ; or celles-ci se perpétuent trop souvent dans des cercles vicieux que les structures actuelles ne sont pas parvenues à briser.

Les quatre principes que nous proposons ont largement fait la preuve de leur efficacité dans les pays concurrents qui ont une recherche publique du meilleur niveau. Nous souhaitons qu'ils soient maintenant pleinement appliqués en France - et qu'ils le soient tous les quatre, de façon conjointe: un système qui serait fondé sur la compétitivité et l'évaluation sans l'élitisme scientifique ou sans l'indépendance ne serait nullement adéquat.

PREMIERS SIGNATAIRES (d'autres signatures peuvent être ajoutées sur ce site)

David Bensimon, DR, Biophysique, CNRS - ENS
Henri Berestycki, DR, Mathématiques, EHESS; directeur UMR 8557
David Bessis, CR, Mathématiques, CNRS - ENS
Olivier Blanchard, PR, Economie, MIT
Jérôme Bourgon, CR, Histoire de la Chine, ENS-LSH
Bernard Caillaud, PR, Economie, ENPC - Ecole d'Economie de Paris - Ecole Polytechnique; directeur de Paris-Jourdan Sciences Economiques
Patrick Cavanagh, PR, Psychologie, U. René-Descartes - U. Harvard
Anne Christophe, CR, Psychologie cognitive, CNRS - ENS
Jacques Dubucs, DR, Philosophie, IHPST - CNRS - ENS - U. Paris 1; membre du Bureau du Standing Committee "Humanities" de la Fondation Européenne de la Science
Esther Duflo, PR, Economie, MIT
Emmanuel Dupoux, Dir. dEtudes, Psychologie cognitive, EHESS; directeur UMR 8554
Paul Egré, CR, Philosophie, CNRS - ENS
Xavier Gabaix, PR, Finance, NYU
Jean-Marie Hombert, DR, Dynamique du langage, CNRS - U. Lyon; ancien directeur du département SHS, CNRS
Jean-Jacques Hublin, PR, Institut Max Planck, Leipzig; ancien directeur adjoint SHS, CNRS
Michel Imbert, PR émérite, Neurosciences, U. Paris 6; Dir. dEtudes EHESS; membre de l'IUF
Pierre Jacob, DR, Philosophie, CNRS - ENS; directeur UMR 8129
François Loeser, PR, Mathématiques, ENS
Sharon Peperkamp, MC, Linguistique, U. de Paris 8; membre de l'IUF
Thomas Piketty, Dir. dEtudes, Economie, EHESS; PR à l'Ecole d'Economie de Paris
Jean-Pierre Ramis, PR émérite, Mathématiques, U. Toulouse III; membre de l'Institut (Académie des Sciences); membre de l'IUF
Vincent Schächter, Chef de Laboratoire, Bioinformatique, CEA
Jean-Marc Schlenker, PR, Mathématiques, U. Toulouse III
Philippe Schlenker, DR, Linguistique, CNRS - ENS - NYU; lauréat 'Euryi' 2007
Sylvia Serfaty, PR, Mathématiques, U. Paris 6; lauréate Euryi 2007
Dominique Sportiche, PR, Linguistique, UCLA - ENS
Terence Strick, CR, Biophysique, Institut Jacques Monod; lauréat 'Euryi' et ERC 2007

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