Contre l'exceptionnalisme français dans les sciences humaines et sociales sign now

Dans les sciences de la nature et en mathématiques, il va de soi que lévaluation scientifique fait partie intégrante de la recherche fondamentale. Et il est acquis que lévaluation doit être impartiale. Or, pour être impartiale, lévaluation doit être un processus effectué par des pairs, cest-à-dire des spécialistes reconnus internationalement pour leur compétence. Ces procédures dévaluation sont en vigueur dans les revues scientifiques internationales, dans lesquelles sont publiées, en différentes langues, les contributions des chercheurs en fonction des avis anonymes dau moins deux experts. Mais ce qui va de soi dans les sciences de la nature ne va pas de soi dans les sciences humaines et sociales (les SHS).
Plutôt que dappliquer le principe de lévaluation impartiale par les pairs à la recherche en SHS, et au risque disoler la recherche française, certains préfèrent donner la priorité à la défense de la langue et de la culture françaises. Ils justifient leur choix par largumentation suivante :
(1) les procédures dévaluation utilisées dans les sciences de la nature seraient inapplicables aux SHS parce que la compréhension à laquelle aspirent les SHS serait incommensurable avec les connaissances obtenues dans les sciences de la nature.
(2) Lincommensurabilité entre la compréhension recherchée en SHS et les connaissances scientifiques découlerait elle-même du dualisme méthodologique entre les sciences de la nature et les humanités, cest-à-dire du fossé entre les méthodes dadministration de la preuve admises respectivement dans les sciences et dans les humanités.

1. Trois caractéristiques de la démarche scientifique
Le fait que lévaluation par les pairs soit constitutive de la démarche scientifique découle de trois aspects de cette démarche :
(a) le but de la recherche fondamentale est de parvenir à une compréhension objective et théorique du monde, qui soit aussi détachée des intérêts particuliers (sexuels, ethniques, nationaux, linguistiques, sociaux ou religieux) quil est humainement possible.
(b) La compréhension objective et théorique du monde découle de la découverte de lois générales et de mécanismes sous-jacents à la diversité des phénomènes observables.
(c) La découverte de mécanismes sous-jacents aux phénomènes observables et de lois générales régissant ces phénomènes dépend de la capacité de formuler des hypothèses suffisamment explicites pour être soumises à lépreuve de tests ou de contre-exemples.

2. La défense de la langue française
Dabord, ceux qui rejettent lapplication prioritaire du principe de lévaluation par les pairs à la recherche en SHS, au nom de la défense de la langue et de la culture françaises, sous-estiment gravement le fait que toute publication dans des revues internationales de qualité accroît le rayonnement de la recherche scientifique française.
Ensuite, on peut sétonner de constater que ceux qui appliquent en priorité le principe de la défense de la langue française aux SHS sabstiennent de lappliquer aux sciences de la nature. Sans doute supposent-ils quà la différence des concepts employés dans les sciences de la nature, sils sont utilisés sur le territoire de la République française, alors les concepts employés dans les SHS ne sont authentiquement exprimables quen français et intraduisibles dans dautres langues. Mais lexistence même de traductions dessais et duvres de fiction suffit à jeter le doute sur cette supposition saugrenue.

3. Le dualisme entre les sciences et les humanités
Ceux qui préfèrent le principe de la défense de la langue française à lévaluation par les pairs invoquent volontiers le dualisme méthodologique, hérité de la philosophie allemande du dix-neuvième siècle, entre les sciences et les humanités que les philosophes allemands eux-mêmes nommaient les Geisteswissenschaften (ou sciences de lesprit).
Selon ce modèle dualiste, les humanités naspireraient pas à un idéal de compréhension scientifique, théorique et objective, cest-à-dire impersonnelle et détachée, mais plutôt à un idéal herméneutique de compréhension en première personne. Pour comprendre de lintérieur une action ou une décision humaines, la signification dun texte ou le contenu dune uvre dart, il conviendrait, selon le modèle dualiste, de se mettre à la place de lagent, de lauteur ou de lartiste.
Or, cest une chose de soutenir quun électron ne se prête pas à une compréhension subjective en première personne. Cest autre chose de prétendre que les activités humaines échappent par nature à une compréhension scientifique objective. Aujourdhui il est pour le moins douteux que le modèle du dualisme méthodologique permette encore dopposer les sciences aux humanités où prédominent, sinon les exigences de la modélisation, du moins les exigences de lérudition. Mais il est certain que le modèle dualiste ne permet pas de distinguer les SHS des sciences de la nature.

4. La démarche scientifique en SHS
Le modèle dualiste en effet ne tient compte ni de lévolution des sciences sociales ni de limpact des sciences cognitives sur les SHS, au cours du vingtième siècle. Or, de nombreux programmes de recherche en linguistique théorique, en économie théorique, en psychologie sociale, en anthropologie cognitive et en logique philosophique ont su, depuis le milieu du vingtième siècle, forger des concepts formels pour sadapter aux exigences de la testabilité des hypothèses et créer des ponts interdisciplinaires féconds avec la démarche expérimentale.
De surcroît, pour justifier le fait que le principe de lévaluation par les pairs est applicable aux sciences de la nature, mais non aux SHS, on devrait supposer que la recherche scientifique en SHS est minée de lintérieur par une contradiction ou par une circularité vicieuse entre le chercheur et son objet détude. On devrait, par exemple, prétendre quun membre de lespèce humaine ne peut pas parvenir à une compréhension scientifique de ses congénères. Mais lexistence même et les progrès des sciences cognitives infligent un démenti cinglant à cette supposition.
Si un programme de recherche en SHS a su sadapter aux exigences conceptuelles requises par la testabilité, alors ses méthodes dadministration de la preuve sont comparables aux méthodes en vigueur dans les sciences de la nature, et le principe de lévaluation internationale par les pairs sy applique. Mais ce serait une grave erreur de croire que ce principe ne sapplique pas aussi aux humanités où prévalent les exigences de lérudition.

5. Recommandations
En France, il est impératif que le principe de lévaluation de la recherche par les pairs prenne enfin toute la place qui lui revient en SHS.
Il est impératif que les chercheurs et les laboratoires engagés dans des programmes de recherche en SHS conformes aux exigences de la testabilité soient désormais soumis aux procédures dévaluation en vigueur dans lensemble des disciplines scientifiques.
Il est impératif que lAERES (désormais chargée de lévaluation de tous les laboratoires de recherche sur le territoire français), le CNU (chargé du recrutement et de la promotion des enseignants-chercheurs dans les universités) et le Comité National du CNRS (chargé du recrutement et de la promotion des chercheurs du CNRS) appliquent le principe de lévaluation par les pairs aux programmes scientifiques de recherche en SHS.

Premiers signataires:

Nicholas Asher, PR, linguistique, université du Texas (USA) et CNRS
Bloch, Maurice, PR, anthropologie, London School of Economics and Politics (UK)
Paul Boghossian, PR, Philosophie, NYU (USA)
Pascal Boyer, PR, anthropologie cognitive, Washington University in St. Louis (USA)
Dan Dennett, PR, philosophie université Tufts (USA)
Jacques Dubucs, DR, Philosophie, CNRS
Emmanuel Dupoux, DE, Psychologie (EHESS)
Pascal Engel, PR, philosophie, université de Genève (CH)
Michael Esfeld, PR, philosophie, université de Lausanne (CH)
Jean-Marie Hombert, PR, linguistique, CNRS et Université de Lyon.
Gérard Lenclud, DR, anthropologie sociale, CNRS
Pierre Jacob, DR, philosophie, CNRS
Jacques Jayez, PR, linguistique, ENS Lyon
Alec Marantz, PR, linguistique et psychologie, NYU (USA)
Ira Noveck, DR, psychologie cognitive, CNRS.
Jean-Yves Pollock, PR, linguistique, Université Paris Est Marne-la-Vallée
Anne Reboul, DR, sciences cognitives, CNRS
Gabriel Sandu, DR, philosophie, CNRS
Jean-Marie Schaeffer, DE philosophie, EHESS
Philippe Schlenker, DR, Linguistique, CNRS & NYU
Dominique Sportiche, PR, linguistique UCLA, ENS, IJN
Bernard Walliser, PR, économie, Ecole des Ponts
Charles Wyplosz, PR, économie, Institut des Hautes Etudes Internationales et du Développement, Genève (CH)

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Pansy BlackburnBy:
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